CHAPITRE 4

Réception en Europe

ÉMILIE : Écoutez… Je rêve de réunir un cercle d’artistes et d’écrivains. Nous pourrions nous retrouver ici, loin des commérages de Genève. Nous pourrions échanger nos réflexions sur nos livres préférés. Il paraît tant de publications passionnantes en ce moment. C’est comme si le monde déployait sa puissance à travers les mots. Nous pourrions…

MADAME DE MONTFORT : Je ne pense pas que votre père vous autorisera à inviter chez lui des penseurs qui remettent tout en question.

ÉMILIE : Nous pourrions toujours dire qu’il ne s’agit que d’art.

MADAME DE MONTFORT : Admettons que vous parveniez à le convaincre. Comment comptez-vous vous y prendre ?

Le principal vecteur de la réception de l’œuvre de Lahontan en Europe fut le salon, souvent tenu par des femmes influentes comme Madame de Lambert et Madame de Tencin. Ces espaces offraient un cadre important aux échanges intellectuels, où les femmes pouvaient participer au débat philosophique et l’orienter, alors même qu’elles étaient exclues des institutions officielles. Dans ce contexte, le texte de Lahontan circulait au sein d’un répertoire intellectuel commun : repris dans les conversations, mobilisé à des fins critiques, il servait aussi de ressource pour se positionner socialement et rhétoriquement dans la culture des Lumières. [FN1]

Les principes démocratiques de liberté, d’égalité et de justice mis en pratique par les Wendat influencèrent profondément une jeune génération de philosophes des Lumières, parmi lesquels Rousseau, Diderot et Voltaire.

La République libérale de Genève devint un centre d’édition, de diffusion et de discussion des écrits des Lumières.

Tout le monde parle de frontières, de territoires et de systèmes d’information géographique. Le monde s’agrandit de nouveaux noms, de nouveaux lieux, de plantes et de langues encore à inventorier. Tout se reconfigure. Et pourtant, chacun croit vivre au centre des choses.

En réalité, chaque monde est entouré d’un autre monde. Chaque personne est imaginaire pour toutes les autres.

MADAME DE MONTFORT : Avez-vous lu les Nouveaux Voyages de M. le baron de Lahontan en Amérique ?

ÉMILIE : Non. Tout le monde en parle, mais je ne l’ai pas encore lu.

MADAME DE MONTFORT : Il faut le lire, ne serait-ce que pour ses descriptions extraordinaires des peuples autochtones. C’est une étincelle qui fait naître de nouvelles idées.

ÉMILIE : Que peuvent nous révéler les impressions d’un Français dans le Nouveau Monde ?

MADAME DE MONTFORT : Lahontan est bien plus qu’un simple voyageur. Il a rencontré les peuples autochtones de la Nouvelle-France, notamment les Hurons, et ils lui ont ouvert les yeux sur un monde qui remet en question toutes nos croyances.

Au fond, le débat suscité par Lahontan portait sur l’Europe elle-même davantage que sur les peuples autochtones en tant que tels : la civilisation est-elle un progrès ou une corruption ? La hiérarchie et la propriété sont-elles naturelles ou artificielles ? La morale chrétienne est-elle universelle ou dépend-elle d’un contexte culturel ? Les rapports entre les genres pourraient-ils être autrement ?

Pour de nombreuses lectrices, l’œuvre de Lahontan jouait le rôle d’un miroir philosophique : elle leur permettait d’interroger leur propre société depuis un point de vue extérieur. Cette réception n’avait rien de passif. Les salonnières ne se contentaient pas de reprendre Lahontan ; elles choisissaient ses provocations et les reformulaient dans un environnement social fortement codifié.

L’effet était subtil, mais puissant. Remettre directement en question l’institution du mariage — suggérer qu’elle limitait l’autonomie des femmes ou constituait une forme de contrainte économique — aurait exposé à la réprobation sociale, ou tout au moins au rejet de ces propos comme inconvenants.

Mais rapporter que, selon un observateur autochtone, le mariage européen paraissait coercitif, voire absurde, permettait d’introduire la même critique sous couvert d’observation plutôt que d’affirmation. L’argument arrivait ainsi par un détour, son tranchant juste assez émoussé pour qu’il devienne possible d’en discuter.

ÉMILIE : Mon frère a été envoyé à Glasgow pour étudier auprès du philosophe Adam Smith. Ses lettres regorgent d’idées nouvelles. Et moi ? Je dévore tous les livres que je peux trouver, même ceux de Rousseau, que je cache bien sûr à mon père. Il trouve ses idées sur l’éducation publique beaucoup trop radicales. Pour lui, l’éducation relève de la famille et, en pratique, cela signifie qu’elle doit rester entre les mains du père.

MADAME DE MONTFORT : Il craint que l’éducation publique n’embrase les esprits de la jeune génération. Il veut que rien ne change… garder le contrôle.

MADAME DE MONTFORT : Rousseau se rapproche beaucoup de la pensée autochtone. Il dit que la liberté est un droit pour tous, qu’il s’agisse d’un souverain, d’un enfant ou d’une femme. Il affirme que nous sommes à ce point absorbés par nos idées de progrès que nous avons oublié ce qu’est la véritable liberté.

ÉMILIE : Ce livre dont vous me parlez sera le prochain sur ma liste de lectures.

Les Dialogues publiés par Lahontan préfigurent des arguments féministes. On y perçoit les premiers échos de préoccupations qui apparaîtront plus tard dans les écrits de Mary Wollstonecraft et d’Olympe de Gouges, notamment autour du mariage comme forme de domination, de l’éducation et de l’autonomie, ainsi que du caractère artificiel des rôles de genre.

Lahontan n’a pas engendré le féminisme, mais il a contribué à ébranler le caractère prétendument « naturel » des normes européennes de genre. Le déplacement décisif consistait à reconnaître que, si les sociétés autochtones organisent autrement les rapports entre les genres, le patriarcat européen ne saurait être considéré comme inévitable. Cette prise de conscience ouvre un espace conceptuel où le genre apparaît comme une construction sociale, bien avant que le terme lui-même n’existe.

LES FEMMES DANS LES SALONS

Dans les salons, les femmes ne se contentaient pas de « consommer » Lahontan : elles faisaient de ses écrits un usage stratégique. Au début du XVIIIe siècle, le salon était bien plus qu’un lieu de conversation polie : c’était une scène soigneusement agencée où les idées pouvaient circuler sous le couvert de l’esprit, de l’allusion et de la sociabilité. Dans ces pièces, souvent animées par des figures comme Madame de Lambert ou Madame de Tencin, les femmes occupaient une position paradoxale : exclues des institutions officielles du pouvoir, elles jouaient pourtant un rôle central dans les réseaux informels d’influence où les idées étaient mises à l’épreuve, affinées et diffusées.

C’est dans ce contexte que les écrits du baron de Lahontan acquirent une utilité particulière. Ses Dialogues ne se contentaient pas de faire connaître une critique autochtone de la société européenne ; ils offraient une voix que l’on pouvait mobiliser. Qu’il soit lu comme une figure ethnographique ou une construction littéraire, « Adario » fonctionnait moins comme un objet de curiosité que comme un instrument rhétorique, permettant aux salonnières et à leurs interlocuteurs de déplacer les questions sensibles vers une perspective apparemment extérieure.

L’effet était subtil, mais puissant. Remettre directement en question l’institution du mariage — suggérer qu’elle limitait l’autonomie des femmes ou constituait une forme de contrainte économique — aurait exposé à la réprobation sociale, ou tout au moins au rejet de ces propos comme inconvenants. Mais rapporter que, selon un observateur autochtone, le mariage européen paraissait coercitif, voire absurde, permettait d’introduire la même critique sous couvert d’observation plutôt que d’affirmation. L’argument arrivait ainsi par un détour, son tranchant juste assez émoussé pour qu’il devienne possible d’en discuter.

Ce déplacement créait un espace protégé pour la réflexion. Si, dans le récit de Lahontan, les femmes des sociétés autochtones pouvaient choisir plus librement leurs partenaires, dissoudre leurs unions sans scandale ou participer à la vie sociale avec moins de contraintes, ces descriptions ne se bornaient pas à informer : elles déstabilisaient. Elles suggéraient, sans l’énoncer ouvertement, que l’organisation européenne des rapports entre les genres n’était ni naturelle ni inévitable, mais contingente, voire singulière.

Ce qui se dessine ici est une forme de manœuvre intellectuelle que l’on pourrait
qualifier de critique par procuration. L’« ailleurs » de la vie autochtone devint un laboratoire conceptuel où l’on pouvait envisager des organisations sociales alternatives. Dans le fil des conversations de salon, on pouvait se demander : et si Adario avait raison ? Ou, plus prudemment : pourquoi nous voit-il ainsi ? Ces questions n’exigeaient pas une adhésion immédiate ; elles demandaient seulement d’accepter d’envisager que les normes européennes puissent paraître étranges et injustes lorsqu’on les regarde de l’extérieur.

Cette stratégie redistribuait également les risques de la prise de parole. Après tout, la voix critique n’appartenait pas à la femme présente dans le salon, mais à l’interlocuteur autochtone du texte. Les femmes pouvaient ainsi s’engager dans des formes de critique sociale et morale qui leur auraient autrement été inaccessibles. L’autorité de la critique était déplacée vers l’extérieur, tandis que ses implications étaient discrètement intériorisées.

Pour autant, cette réception n’avait rien de passif. Les salonnières ne se contentaient pas de reprendre Lahontan ; elles choisissaient ses provocations et les reformulaient dans un environnement social fortement codifié. Par le ton, l’ironie et l’accent mis sur certains éléments, elles pouvaient amplifier certains aspects — l’autonomie sexuelle, la critique de la jalousie, l’arbitraire des contraintes juridiques — tout en en atténuant d’autres. Elles transformaient ainsi le texte de Lahontan en un instrument souple, adaptable aux rythmes et aux contraintes du discours des salons.

Cette « stratégie du détour », comme on pourrait l’appeler, révèle quelque chose de fondamental sur les conditions de la pensée dans l’Europe du début de l’époque moderne. Lorsque la confrontation directe était impossible, la critique ne disparaissait pas : elle se déplaçait. Elle prenait des formes obliques, empruntait d’autres voix et se déployait dans des espaces où l’ambiguïté pouvait subsister. En ce sens, le salon était autant un lieu de réception qu’un médium de transformation : un endroit où une critique de la société européenne venue d’ailleurs pouvait être reformulée comme une réflexion sur le genre, le pouvoir et les limites de ce qui est tenu pour acquis.

Et, plus important encore peut-être, cette stratégie ne se contentait pas de protéger la critique : elle la rendait familière. En inscrivant ces idées dans la conversation, l’anecdote et la référence littéraire, la culture des salons leur permettait de circuler sans exiger de réponse immédiate. Avec le temps, ce qui avait commencé comme une observation provocatrice attribuée à une voix extérieure pouvait se sédimenter en une intuition plus générale : les structures qui régissaient la vie des femmes n’étaient pas des vérités immuables, mais des questions ouvertes.

Références

  1. [FN1] Voir Anthony Grafton, Worlds Made of Words: Scholarship and Community in the Modern West (Harvard : Harvard University Press, 2011).