CHAPITRE 5
Économie politique
KONDIARONK : Tu sais, mon frère, j’en suis venu à comprendre que l’argent est à l’origine de toutes les ruses, de tous les mensonges et de toutes les tromperies. Ne vois-tu pas la contradiction qu’il y a à vouloir vivre dans un monde gouverné par l’argent tout en affirmant que ton véritable but est de sauver ton âme ?
LAHONTAN : Comment peux-tu toujours raisonner si mal ? Ne vois-tu pas que les nations d’Europe ne pourraient vivre sans or ni argent ? Nos seigneurs, nos banquiers et nos marchands mourraient de faim. Nos rois ne seraient plus des rois ! Qui travaillerait pour les rois, ou pour qui que ce soit d’autre ? Sans argent, nous courrions à notre perte ; sans argent, l’Europe sombrerait dans le chaos.
KONDIARONK : Tu me ferais sangloter en invoquant tes seigneurs, tes banquiers et tes marchands. Je t’ai maintes fois parlé des qualités qu’un homme devrait posséder : sagesse, raison, équité. L’intérêt personnel et l’avidité rendent toutes ces qualités inutiles.
La réalité n’est pas si linéaire. Un livre peut être un objet qui voyage à travers le temps, mais l’esprit de son auteur demeure dans un espace sur lequel le temps n’a pas de prise. Des instants passés et futurs s’entrelacent et créent une réalité nouvelle. C’est magnétique !
KONDIARONK : Nos ancêtres conservent de nombreuses prophéties. Elles nous guident de génération en génération. Nous avons une vision pour ton peuple et pour le monde.
LAHONTAN : Vraiment ? Et quelle serait cette vision ?
KONDIARONK : Il ne s’agit ni de conquête ni de pouvoir. C’est la vision d’une vie circulaire.
La traversée de l’Atlantique par ces conversations a durablement marqué l’avenir social, politique et philosophique de l’Europe.
Ces idées révolutionnaires ont posé les fondements de la philosophie politique moderne. Elles ont nourri les révolutions française et américaine et contribué à façonner la démocratie moderne.
Les Lumières européennes ne furent pas l’accomplissement des seuls philosophes français, mais le fruit d’un dialogue commencé dans une forêt lointaine, où des penseurs autochtones remettaient en question leurs interlocuteurs européens et contribuaient à infléchir le cours de l’histoire humaine.
Il existe dans l’esprit des lieux où les messagers déposent des nouvelles effroyables ; les lignes du temps en sont pleines. Mais, à cet instant, on dirait que quelque chose a changé dans la manière dont l’univers est organisé. On a le sentiment fugace que l’ancien monde pourrait disparaître tout entier.
Au cœur de la critique de Kondiaronk se trouve une tout autre forme d’économie politique. Au lieu de partir de la production, du commerce ou de la richesse, il commence par l’éthique, les relations et ce que signifie vivre librement. Il ne soutient pas seulement que les Européens gèrent mal la richesse, mais que l’argent lui-même engendre des problèmes. Selon lui, organiser la société autour de l’argent pousse les individus à la tromperie, à la concurrence et à la dégradation morale. Dans cette perspective, l’économie ne se contente pas de gérer les ressources : elle produit activement des comportements nuisibles. Kondiaronk se distingue ainsi des premiers penseurs européens, qui considéraient souvent les marchés et l’argent comme utiles, voire nécessaires. Pour lui, l’argent affaiblit la confiance et inscrit l’inégalité dans le système.
Une autre idée centrale de sa pensée est que la vie économique et la vie morale sont indissociables. Les activités quotidiennes ne sont ni neutres ni purement pratiques : elles font partie des relations sociales. Dans le monde wendat qu’il décrit, des activités comme la chasse sont des composantes significatives, voire plaisantes, de l’existence, liées à la communauté et à l’environnement, plutôt qu’un labeur épuisant accompli dans un but lucratif. Les gens produisent ce dont ils ont besoin, pas davantage, et partagent selon une logique de réciprocité plutôt que d’accumulation. De ce point de vue, la rareté n’est pas naturelle : elle est créée par des systèmes sociaux qui suscitent des besoins artificiels et concentrent les ressources. Les Européens, contraints de travailler pour un salaire sous l’autorité d’autrui, apparaissent moins comme des acteurs rationnels que comme des personnes ayant perdu la maîtrise de leur propre vie.
Kondiaronk repense également la notion de dépendance. Dans les sociétés européennes, celle-ci est souvent dissimulée derrière des arrangements tels que le salariat ou l’impôt, présentés comme normaux ou librement consentis. Il soutient pourtant qu’un système fondé sur l’argent rend les individus dépendants d’autrui pour leur survie. Cette dépendance est autant psychologique que matérielle : plus les individus désirent de choses, plus ils sont liés aux systèmes qui les leur procurent. Il en résulte un cycle où la croissance économique accroît à la fois l’inégalité et l’attachement au système lui-même. Selon lui, la liberté véritable ne peut exister dans de telles conditions : elle exige de limiter les besoins imposés et de rejeter les hiérarchies rigides.
Cette perspective rejoint étroitement l’idée d’une « vie circulaire », décrite par l’historien wendat George Sioui. [FN1] Au-delà d’une idée spirituelle, elle exprime aussi une manière d’organiser la société. Une vie circulaire signifie que la production, l’usage et le renouvellement s’inscrivent dans un cycle continu, plutôt que dans une ligne droite de croissance sans fin. Les ressources retournent à leur point d’origine, les liens sociaux s’entretiennent par un partage permanent, et le temps est compris comme répétition et renouvellement plutôt que comme mouvement à sens unique. Dans un tel système, il est difficile d’accaparer les ressources ou de les convertir en pouvoir durable, car tout reste en circulation.
Sur le plan économique, cette idée de vie circulaire transforme ce qui fait la valeur. Au lieu d’être réduite à une abstraction comme l’argent, la valeur demeure ancrée dans les relations : entre les personnes, et entre les humains et leur environnement. La richesse ne se mesure pas à la quantité de biens accumulés, mais à la force et à la stabilité de ces relations. Cela façonne aussi l’organisation de la société. Si personne n’accumule d’importants excédents, les fondements de hiérarchies figées sont moindres. L’exercice de l’autorité devient temporaire et circonstanciel, fondé sur le respect, l’expérience ou la persuasion plutôt que sur la force. Ainsi, la vie circulaire ne concerne pas seulement l’écologie : elle constitue aussi un modèle politique dans lequel l’égalité est maintenue par le partage continu des biens matériels comme de la reconnaissance sociale.
La vie circulaire apporte également une réponse au problème du désir que Kondiaronk percevait dans les sociétés européennes. Si l’activité économique vise à maintenir l’équilibre plutôt qu’à soutenir une croissance permanente, la création de besoins toujours nouveaux s’en trouve réduite. Le désir ne disparaît pas, mais se transforme pour suivre des cycles de renouvellement plutôt que d’accumulation. Cette conception diffère profondément de celle de figures européennes comme Louis-Armand de Lom d’Arce de Lahontan, pour qui la stimulation du désir était nécessaire à la prospérité d’une société. Kondiaronk renverse cette idée : selon lui, c’est précisément l’expansion incessante du désir qui conduit à l’instabilité, à la dépendance et à l’insatisfaction. [FN2]
Envisagée ainsi, l’idée de vie circulaire rassemble la pensée politique de Kondiaronk et l’élargit en une conception plus vaste du monde. Elle décrit un système dans lequel les pratiques économiques, les relations sociales et les expériences du temps s’articulent de manière équilibrée et se perpétuent par elles-mêmes. Le modèle européen apparaît, à l’inverse, morcelé : une économie séparée de l’éthique, un système politique façonné par l’inégalité et une conception du temps portée par la croissance et le progrès continus. En opposant ces deux configurations, Kondiaronk ne se contente pas de critiquer un ensemble particulier d’institutions ; il esquisse une autre logique de vie, dont les principes organisateurs sont la liberté, l’équilibre et la réciprocité plutôt que la croissance, la hiérarchie et l’abstraction.
La circulation transatlantique de ces idées eut des conséquences durables. Comme l’ont soutenu David Graeber et David Wengrow dans leurs travaux récents, les critiques autochtones telles que celles attribuées à Kondiaronk furent centrales, et non périphériques, dans l’émergence de la philosophie politique des Lumières. [FN3] Elles offraient aux penseurs européens un exemple concret d’autres formes d’organisation sociale, ébranlant ainsi l’idée que la hiérarchie, la propriété privée et l’inégalité économique étaient inévitables. En ce sens, les dialogues ont contribué aux conditions intellectuelles qui nourriraient plus tard des transformations révolutionnaires, notamment la Révolution française.
Références
- [FN1] Voir Georges E. Sioui, Huron Wendat: The Heritage of the Circle (East Lansing : Michigan State University Press, 2000). Dans cet ouvrage, Sioui soutient que, pour les êtres humains, il n’existe qu’une seule manière d’envisager la vie sur Terre : comme un cercle sacré de relations entre tous les êtres. Sioui passe en revue la mythologie de la Création des Wendats et explique leurs origines, leurs migrations, leur théologie, leur éthique, leur philosophie, leur littérature orale et leur sociologie, ainsi que leur rôle dans la géopolitique amérindienne. Il examine ensuite l’archéologie et son rôle pour combler le fossé creusé par les perceptions négatives. Enfin, il décrit la société wendat d’un point de vue amérindien, en se concentrant sur la période de 1615 à 1650 et en s’appuyant sur la documentation ethnographique traditionnelle. Voir aussi Chris Tindal, « A circular past and an extended present », blog Acres of Snow (2 octobre 2017), https://acresofsnow.ca/a-circular-past-and-an-extended-present/ (ouvre dans un nouvel onglet).
- [FN2] Dans ses travaux récents, l’historien Timothy Mitchell adopte une perspective similaire sur l’accumulation du capital ; voir Timothy Mitchell, The Alibi of Capital: How We Broke the Earth to Steal the Future on the Promise of a Better Tomorrow (Londres : Verso, 2026).
- [FN3] Outre The Dawn of Everything, voir David Graeber, Toward An Anthropological Theory of Value: The False Coin of Our Own Dreams (Londres : Palgrave, 2001) ; et David Graeber, The Ultimate Hidden Truth of the World … Essays, sous la direction de Nika Dubrovsky (Londres : Allen Lane, 2024).