CHAPITRE 1
Raison et justice
Dans les années 1690, le baron de Lahontan, officier français en poste en Nouvelle-France, eut une série de conversations avec Kondiaronk, philosophe et homme d’État du peuple autochtone wendat, que les Français appelaient les Hurons. [FN1]
Ils étaient partenaires diplomatiques et interprètes dans les négociations de paix entre les Français, les Anglais et plusieurs nations autochtones.
Pourtant, ce sont leurs conversations philosophiques qui laissèrent l’empreinte la plus durable dans l’histoire.
J’ai d’abord pensé qu’un médiateur leur serait utile. Mais plus je les écoute, plus leurs conversations me semblent ouvrir sur un monde qui les dépasse. Ils créent une zone de contact pour une diplomatie pluriverselle, où des penseurs audacieux cherchent à saisir ce qui, autrement, demeure incompréhensible.
Oui, on peut dire qu’il s’agissait d’événements cosmopolitiques.
KONDIARONK : Qu’est-ce qui donne à votre Grand Capitaine un droit sur tous les pays que vous habitez aujourd’hui ? Et de quel droit prétendez-vous les posséder ? Ils ont toujours appartenu aux Algonquins !
Peux-tu accuser mon peuple d’avoir dépouillé une autre nation de ses terres ? Tu ne le peux pas.
LAHONTAN : Pourquoi voulez-vous garder toutes ces terres ? Ce territoire, Kondiaronk, est d’une immensité sans mesure. Pourtant, il reste sauvage, intact. La plus grande liberté dont nous puissions jouir est celle de nous déplacer et de nous établir où bon nous semble.
L’histoire ne se limite pas au passé. Les lignes du temps sont multiples et se croisent parfois. Elles se replient dans le passé et dans l’avenir. En prenant des décisions, nous choisissons une ligne du temps et laissons de côté d’autres possibilités. Mais celles-ci demeurent à jamais à l’état de possibles.
Nous pouvons réactiver des possibilités passées par les choix que nous faisons aujourd’hui.
Nous pouvons transformer des réalités passées par les décisions que nous prenons aujourd’hui.
KONDIARONK : Lahontan, tes paroles portent le poids d’un homme convaincu de la supériorité de ses façons de faire. Mais dis-moi : qu’est-ce que le progrès s’il nous prive de l’harmonie entre nous et avec notre Terre-Mère ? J’ai entendu dire qu’en France, on torture de pauvres innocents pour leur faire avouer tout ce dont on les accuse, et davantage encore. Même les femmes ne sont pas épargnées par cette terrible cruauté.
LAHONTAN : Tu ne devrais pas rendre tout le monde responsable des fautes de quelques-uns. Les juges font tout leur possible pour déterminer si un témoignage est vrai ou faux et, lorsqu’ils découvrent de faux témoins, ceux-ci sont immanquablement condamnés à mort.
KONDIARONK : Vive les Wendat, qui vivent sans lois, sans prison ni torture, dans la tranquillité, jouissant d’un bonheur tout à fait étranger aux Français. Nous suivons les lois que l’instinct a gravées en nous dès la naissance. Nous ne nous chamaillons pas, alors que vous vous querellez souvent pour des vétilles. Faute de bons arguments, vous ne pouvez affirmer votre autorité que par la force brute et la guerre.
En 1703, après son retour de Nouvelle-France, le baron mit les dialogues par écrit et les publia à Amsterdam. [FN2]
L’ouvrage fut traduit dans plusieurs langues européennes et devint rapidement un succès de librairie international.
Toute personne instruite en Europe avait lu les récits fascinants de cet éloquent délégué autochtone, plein d’esprit, qui avait l’audace de critiquer la société européenne, laquelle se considérait comme un ordre social, politique et juridique plus avancé. La publication était née de l’expérience de l’altérité culturelle vécue par Lahontan et donnait à voir une culture étrangère où le gouvernement repose sur la recherche du consensus par la persuasion et de bons arguments, plutôt que sur l’imposition de la volonté et la soumission, et où les femmes disposent librement de leur corps.
Le baron essaya d’écrire dans son journal, puis s’interrompit : il détestait écrire en son propre nom, sans interlocuteur.
Il comprit que, pour accéder à une existence future, il fallait consigner ces échanges.
Seule l’écriture leur permettrait de coexister au-delà d’une vie humaine et de traverser les siècles.
Sans qu’il s’en rende compte, ses écrits portaient un savoir du futur. Comme si un code était tissé dans ses mots.
New Voyages to North America, de Lahontan, rassemble les observations qu’il a faites au cours de plusieurs voyages en Amérique du Nord, ainsi qu’au Danemark et au Portugal. Une grande partie de l’ouvrage se compose de descriptions ethnographiques conventionnelles des coutumes, de l’habitat, de l’apparence physique, des langues et du tempérament des « Sauvages de l’Amérique du Nord », comme il les nomme. Profondément fasciné par ce qu’il percevait comme leur vision philosophique, Lahontan consacra une part importante du livre à explorer leur sagesse et leur cosmologie. Il présente ce matériau sous la forme d’un dialogue entre lui-même et un « homme de distinction » — autrement dit un « bon sauvage ». La figure du « bon sauvage » était un lieu commun littéraire et anthropologique largement répandu dans la pensée des Lumières, qui dépeignait les peuples autochtones comme intrinsèquement vertueux, innocents et préservés de la corruption de la civilisation. [FN3] Aujourd’hui, ce concept est reconnu comme un stéréotype romancé et réducteur qui masque la complexité des sociétés autochtones.
Références
- [FN1] Sur les Hurons au XVIIe siècle, voir Conrad Heidenreich, Huronia: A History and Geography of the Huron Indians, 1600–1650 (Toronto : McClelland and Stewart Ltd., 1971).
- [FN2] Pour consulter gratuitement le texte source, rendez-vous sur Internet Archive : https://archive.org/details/newvoyagestonort03laho (ouvre dans un nouvel onglet).
- [FN3] Pour l’exemple le plus célèbre de cette représentation, qui réunit tous les lieux communs évoqués par Graeber et Wengrow, voir Jean-Jacques Rousseau, A Discourse on Inequality [1754], traduction de Maurice Cranston (Londres : Penguin, 1984).