CHAPITRE 2
Cosmologie
KONDIARONK : Pour être honnête, je comprenais à peine un mot du sermon du jésuite. Et le plus ridicule, c’est qu’il me harcelait pour que je traduise ses arguments mot à mot à mon peuple, comme si je pouvais rendre ses paroles plus intelligibles. Elles n’ont de sens dans aucune langue !
LAHONTAN : Il m’arrive de ne pas aimer mon métier d’interprète : il faut toujours paraphraser, trouver des mots acceptables pour tout le monde.
KONDIARONK : Tu sais que je me suis rendu dans les villes d’avant-garde que sont Paris et New York, où j’ai étudié les coutumes et les doctrines des Anglais et des Français. Je sais ce que les Européens pensent de nous. Les Français nous considèrent généralement comme des sauvages, les jésuites nous traitent de vagabonds ignorants. Nous aussi, nous avons nos idées sur vous ; la différence, c’est que nous ne vous insultons pas. Je parle calmement et sans emportement.
LAHONTAN : Soit. Il y a une bonne raison pour laquelle les jésuites prêchent l’Évangile au sein de votre nation. C’est pour vous faire connaître le véritable chemin du paradis éternel. Dieu a permis la découverte de l’Amérique afin que nous puissions sauver toutes les nations qui se conforment aux lois du christianisme.
LAHONTAN : Les Saintes Écritures décrivent un paradis situé au-delà des étoiles les plus lointaines, où réside Dieu. Quant à l’enfer, situé au centre de la Terre, c’est là que brûleront pour l’éternité les âmes qui ont rejeté le christianisme.
KONDIARONK : Ha ! Quelle logique y a-t-il là-dedans ? Comment peux-tu imaginer que l’âme, être aérien mille fois plus subtil et plus léger que la fumée, puisse se diriger vers le centre de la Terre, à l’encontre de toutes les lois de la nature ? Il est plus vraisemblable qu’elle s’élève et s’envole vers le soleil.
Tout le monde parle de frontières, de territoires et de systèmes d’information géographique. Le monde s’agrandit de nouveaux noms, de nouveaux lieux, de plantes et de langues encore à inventorier. Tout se reconfigure. Et pourtant, chacun croit vivre au centre des choses.
En réalité, chaque monde est entouré d’un autre monde.
Chaque personne est imaginaire pour toutes les autres.
Ce chapitre met en discussion la religion chrétienne et les croyances autochtones. Lahontan explique que Dieu a permis la découverte de l’Amérique pour sauver toutes les nations qui se conforment aux lois du christianisme, tandis que Kondiaronk raisonne selon la logique des lois de la nature. [FN1] Les concepts cosmologiques contemporains semblent bien plus proches des conceptions de Kondiaronk à l’époque que de la vision du cosmos de Lahontan. [FN2]
Références
- [FN1] Sur le contexte religieux de la doctrine de la découverte, voir Steven T. Newcomb, Pagans in the Promised Land: Decoding the Doctrine of Christian Discovery (Chicago : Chicago Review Press / Fulcrum, 2008).
- [FN2] Sur les cosmovisions contemporaines, voir Marisol de la Cadena, Earth Beings: Ecologies of Practice Across Andean Worlds (Durham : Duke University Press, 2015).