CHAPITRE 3
Égalité
KONDIARONK : Je veux te présenter ma fille, Onienta. Nous préparons son mariage. Elle s’apprête à épouser un jeune homme contre ma volonté.
ONIENTA : Un homme qui est un bon guerrier.
KONDIARONK : Mais un piètre chasseur. Elle l’a choisi, et cela suffit. Je me conforme à son souhait. Mais je comprends qu’il n’en va pas de même en France, où les parents doivent consentir au mariage de leurs enfants, n’est-ce pas ?
LAHONTAN : Où irions-nous si nos enfants décidaient par eux-mêmes ?
ONIENTA : Je ne laisserais pas mon père me marier à quelqu’un de son choix. N’ai-je pas le droit de jouir de ma liberté ?
KONDIARONK : Les femmes sont le cœur battant de notre peuple, Lahontan. Elles sont les gardiennes de nos traditions, celles qui portent la vie et veillent sur nos terres. Leur sagesse nous guide. Personne ne gagnerait à contraindre une femme contre sa volonté.
LAHONTAN : En France, les mariages sont éternels.
KONDIARONK : Tu vois. Les inégalités de fortune et de naissance sont à l’origine de tous vos drames amoureux. N’y vois-tu pas de la tyrannie ?
LAHONTAN : Votre monde semble sens dessus dessous lorsqu’il s’agit de la place qui revient aux femmes. Les jeunes gens ont des relations sexuelles avant le mariage ! Et vos femmes avortent. C’est la plus abominable des cruautés. Un crime que notre Dieu chrétien ne pardonnera jamais.
Bien sûr, tu me diras qu’une femme le fait pour sauver sa réputation. Les nôtres en sont tout autant déshonorées et sont parfois enfermées à vie. Mais les vôtres peuvent avoir autant d’hommes qu’elles le souhaitent après un péché aussi terrible.
Quelque chose d’extraordinaire se produit lorsque la philosophie est mise en contact étroit avec l’expérience humaine. Elle s’ouvre à des questions qui engagent la personne tout entière, le corps dans son ensemble, les organes, les sens et les sentiments, et pas seulement l’intellect. Si vous voulez comprendre une société, étudiez ses politiques de la sexualité et de la reproduction.
Ces idées radicales, venues des Wendat et d’autres nations autochtones, suscitèrent de vives discussions dans les salons et des débats publics à travers l’Europe.
Les femmes, en particulier, souhaitaient ardemment découvrir la liberté des femmes autochtones et leur droit à disposer de leur corps.

KONDIARONK : Oui, nos femmes utilisent des potions et différentes méthodes de contraception. Mais lorsque l’on cède au désir sexuel, la responsabilité incombe aux deux sexes. Quand un Français se vante publiquement de ses aventures, tout le monde blâme les femmes et félicite l’homme. Ce devrait être l’inverse. C’est elle qui mérite le pardon, et lui qui mérite d’être puni.
ONIENTA : Exactement, comment pourrait-on penser autrement ?
LAHONTAN : Cette liberté que vous autres Wendat louez tant provoque un grand désordre social. Selon vous, les épouses, qui devraient par nature être soumises à leurs maris, sont investies d’une autorité égale à la leur. Une telle liberté entraîne une débauche perpétuelle, où l’on accorde à la nature la satisfaction illimitée de tous ses désirs.
La forme dialoguée suggère que le raisonnement autochtone est cohérent, que sa critique possède une véritable validité et que le savoir européen est situé plutôt qu’universel — provincial plutôt qu’absolu. [FN1] Ce projet cinématographique s’inscrit dans un espace que Lahontan n’a ouvert qu’en partie. L’étape décisive suivante consisterait à dépasser la « critique de l’Europe » pour aller vers une « pluralité des mondes », où les cosmologies autochtones seraient reconnues comme des réalités ontologiques plutôt que comme de simples instruments critiques. Un tel déplacement ne se limiterait pas à relativiser l’Europe : il la décentrerait entièrement. [FN2]
Une forte tension conceptuelle traverse ces dialogues : Lahontan a dû mettre en fiction la pensée autochtone pour que l’Europe l’entende. Aujourd’hui, cette pensée risque de n’être entendue que lorsqu’elle est traduite dans un langage scientifique ou philosophique. [FN3]
Références
- [FN1] Sur ce concept, voir l’ouvrage fondateur de Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe: Postcolonial Thought and Historical Difference (Princeton : Princeton University Press, 2007) ; sur la nécessité de décentrer les récits européens de la gauche, voir Cedric Robinson, Black Marxism: The Making of the Black Radical Tradition [1983], nouvelle préface de Robin D. G. Kelley, nouvelle introduction de Damien Sojoyner et Tiffany Willoughby-Herard, troisième édition mise à jour et révisée (Chapel Hill : The University of North Carolina Press, 2020).
- [FN2] Cet argument s’inscrit dans un changement plus large : on passe d’une conception de la nature comme une sorte de simplicité inerte à une compréhension de l’intelligence des écosystèmes. Dans Forest Mind, œuvre antérieure d’Ursula Biemann, ce changement est étudié en détail. Dans le contexte de Dialogues With the Future, il importe de souligner que les théories européennes contemporaines de la nature cherchent à dépasser cette notion de simplicité, en envisageant la forêt elle-même comme un modèle d’intelligence : un réseau de systèmes sémiotiques complexes qui englobe les plantes, l’ADN et la cognition. Cette perspective met l’accent sur l’intelligence distribuée plutôt que sur la célébration d’une « noble simplicité ». Voir Eduardo Kohn, How Forests Think: Toward an Anthropology Beyond the Human (Berkeley : University of California Press, 2013).
- [FN3] Ce défi est développé plus en détail dans Ursula Biemann, Forest Mind: On the Interconnection of All Life (Berlin : Spector Books, 2022).