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Depuis plusieurs années, mes recherches et mon travail vidéo traversent les cosmovisions autochtones, les sciences du vivant et l’anthropologie, que j’entrelace avec le langage poétique des images en mouvement. Ce sont les espaces interstitiels où plusieurs réalités peuvent coexister tout en demeurant distinctes qui m’attirent, davantage que leur réunion dans une vision unique du monde. Pour moi, le film devient un médium grâce auquel différentes formes de savoir peuvent se rencontrer de manière inattendue, sans que leur issue soit déterminée à l’avance. J’aborde la recherche artistique comme un espace de rencontre, où le savoir n’est ni extrait ni représenté à distance, mais émerge lentement des relations, de la réciprocité et du dialogue.

Fait important, Dialogues With the Future s’appuie sur mon expérience de nombreuses années de collaboration avec le peuple inga de Colombie, en particulier à travers Devenir Universidad (2019–2023), un projet consacré à la co-création de concepts pour une université autochtone ancrée dans leur territoire.

Dès le départ, ce travail s’est fondé sur une relation étroite avec le charismatique dirigeant inga Hernando Chindoy. Pendant de nombreux mois, nous avons échangé sur le territoire vivant, la politique et l’éducation. Cette expérience a profondément façonné ma conception du savoir comme réalité vivante, relationnelle et collective. Plus tard, mes lectures sur Kondiaronk et Lahontan ont fortement résonné avec cette démarche antérieure : établir des passerelles entre les cultures et penser entre les mondes plutôt qu’à travers des catégories figées. Leur rencontre faisait écho à mes propres expériences dans le sud de la Colombie.

Ce processus m’a également transformée. Dans Dialogues With the Future, je me suis retrouvée à circuler entre certains aspects de Kondiaronk et de Lahontan, envisagés comme des positions dans le dialogue plutôt que comme des figures historiques. Entre écoute et parole, questionnement et réflexion, leur rencontre est devenue un espace vivant où différentes manières de penser et d’être pouvaient se rencontrer et s’influencer mutuellement.

Parmi les concepts qui continuent de me guider figure ce que Marisol de la Cadena décrit comme des événements cosmopolitiques et des zones de contact pluriverselles— des espaces où des mondes différents se rencontrent sans devenir identiques. Je conçois mes projets comme habitant ces zones de contact, où le savoir et l’identité sont toujours en mouvement. En ce sens, mon travail est une tentative continue de créer des espaces où des réalités différentes peuvent se rencontrer, et où de nouveaux avenirs peuvent émerger — non par l’accord ou l’assimilation, mais en permettant la coexistence de nombreux mondes.

À partir de la publication originale de 1703, j’ai rédigé un scénario en choisissant les idées les plus pertinentes pour comprendre l’émergence de la démocratie moderne. Lydia Zimmermann et Etienne Turpin ont participé à la sélection, à l’adaptation et à la transposition du texte dans une langue contemporaine. Les Dialogues originaux abordaient le rôle des femmes dans les sociétés autochtones et mentionnaient brièvement la fille de Kondiaronk ; j’ai décidé de développer cette référence dans un chapitre à part entière, en lui donnant une place beaucoup plus centrale dans l’œuvre.

Un personnage supplémentaire existe en dehors du temps historique, signalant l’entrelacement des temporalités. Cette figure est une invention artistique.

S’exprimant en voix off dans un français québécois, la jeune femme réfléchit, dans une langue contemporaine, à un monde en expansion et en constante reconfiguration : chacun croit y habiter le centre des choses, alors qu’en réalité, chaque monde est entouré d’un autre monde et que les êtres humains restent imaginaires les uns pour les autres. Son récit se déploie dans plusieurs dimensions et revêt une portée cosmopolitique.

Par ses vêtements et l’accompagnement musical des années 1970, elle évoque l’éveil politique et les transformations sociales que j’ai personnellement vécus durant cette décennie, créant un parallèle avec les bouleversements intellectuels et politiques suscités par les Lumières.

Ce personnage m’a permis d’introduire la notion de temps non linéaire et, avec elle, la possibilité que nous puissions encore intervenir dans des moments historiques et les remodeler malgré la distance temporelle.

En ce sens, le récit envisage la pensée elle-même comme une forme de voyage dans le temps : une force invisible qui traverse les générations et modifie la perception, la mémoire et l’action.

Lorsque notre perception change, ce que nous observons change aussi : son comportement commence à se modifier, devient plus fluide et interactif, presque participatif. On ressent une unité avec l’objet que l’on regarde. Le message poignant de Kondiaronk reçu par l’acteur Gerald Auger durant notre tournage au Québec a apporté une confirmation saisissante de cette possibilité : une figure ou un événement du passé peut intervenir activement dans la conscience contemporaine et transformer la compréhension de sa signification. Loin de rester figé dans le temps historique, le passé se révèle dynamique, capable de nous répondre, de modifier notre perception et de participer à la création continue du sens. En ce sens, le film porte sur la manière dont les idées se propagent dans les esprits des générations suivantes, plutôt que sur la reproduction de dialogues historiques. C’est un petit fragment de poésie dans l’univers.

Ursula Biemann

Ursula Biemann est artiste, autrice et vidéaste essayiste. Sa pratique artistique, fortement axée sur la recherche, s’appuie sur un travail de terrain mené du Groenland à l’Amazonie, où elle étudie le changement climatique et les écologies du pétrole, de la glace, des forêts et de l’eau. Dans ses vidéos aux multiples strates, elle entrelace de vastes paysages cinématographiques, des images documentaires, une poésie de science-fiction et des résultats de recherches universitaires pour raconter une réalité planétaire en mutation.

De 2018 à 2023, Biemann a réalisé une commande majeure du Museo de Arte de la Universidad Nacional de Colombia pour la co-création d’une nouvelle université autochtone dans le sud de la Colombie, menée par le peuple inga, à laquelle elle a contribué la plateforme en ligne Devenir Universidad. Sa récente installation vidéo Forest Mind (2021) est née de cette collaboration de longue durée.

Avec Dialogues With the Future, (ouvre dans un nouvel onglet) elle s’aventure sur un nouveau territoire artistique : elle élargit sa pratique de l’essai à des formes cinématographiques plus conventionnelles, remplaçant les entretiens documentaires par une fiction historique pour explorer la philosophie.

Elle a publié de nombreux ouvrages, dont Forest Mind chez Spector Books (2022) et la monographie audiovisuelle en ligne Becoming Earth (ouvre dans un nouvel onglet) consacrée à ses œuvres vidéo écologiques de 2011 à 2021. Le travail de Biemann est présent dans de grandes expositions muséales à travers le monde et dans des biennales d’art internationales. Elle a récemment fait l’objet d’expositions rétrospectives au MUAC de Mexico et au Freiraum MQ de Vienne, et prochainement au Mrac Occitanie, à Sérignan, et à l’IVAM de Valence, en Espagne.

Lydia Zimmermann

Lydia Zimmermann is a filmmaker and artist who lives in Zurich and Barcelona. She has written, edited, and directed short and feature films, television movies, and documentaries, and has produced video installations for art galleries and museums. She has collaborated with Ursula Biemann as director of photography on several video projects. She is currently developing Glaç, a feature film produced by Oberon Media.

Lydia has taught film at film schools, including the European Film Actors School, at universities such as Pompeu Fabra University and Ramon Llull University, and through NGOs including Cine Institute and Centre Gambidi. She is the curator of Curtidas (ouvre dans un nouvel onglet), an artist residency and space for artistic and social exchange and experimentation in Barcelona.

Lydia holds a BA in Film from the Victorian College of the Arts in Melbourne and an MA in Transdisciplinarity from the Zurich University of the Arts (ZHdK).

Etienne Turpin

Dr. Etienne Turpin is a philosopher and editor-in-chief at K. Verlag in Berlin. He is co-editor of several of the publishing house’s series, including Processing Process and Pensées soignées. Previously, he was co-founder and co-editor of intercalations: paginated exhibition series (2014–2025), published by K. Verlag and Haus der Kulturen der Welt as part of the Anthropocene Project.

He was the lead co-author and co-curator, together with Anna-Sophie Springer, of the international, exhibition-based research project Reassembling the Natural (2013–2023), and co-author of the accompanying edited volume Productions of Nature (Open Humanities Press, forthcoming in 2025). He has collaborated with Ursula Biemann on various publication projects and events.

Previously, Etienne worked as a research associate at MIT, as a research fellow at the Centre for Contemporary Art at Nanyang Technological University in Singapore, as Vice-Chancellor’s Postdoctoral Fellow at the SMART Infrastructure Facility in Australia, and as a Walter B. Sanders Fellow at the University of Michigan.

He has taught advanced design research at the Strelka Institute for Media, Architecture, and Design in Moscow, UC Berkeley, the University of Michigan, and the University of Toronto. He holds a PhD in Philosophy from the Department of Theory and Policy Studies (now Department of Social Justice Education) at the Ontario Institute for Studies in Education, University of Toronto, Canada.

Director/Artist
Ursula Biemann
Assistant Director
Lydia Zimmermann

Cast

Kondiaronk
Gerald Auger
Baron de Lahontan
Kris Demeanor
Onienta, daughter of Kondiaronk
Jemmy Echaquan-Dubé
Commentatrice
Philomène Bilodeau
Emilie, daughter of Dr. Tronchin
Cecilia Steiner
Madame de Montfort
Mariama Sylla

Film Team Quebec

Production Support
Véronique Vigneault
DOP camera
Laurent Ulrich
2nd camera & lighting
Emmanuelle Laroche
Sound recording
Jesse Dubé-Smith

Film Team Château de Lavigny

Camera
Caroline Hepting
Sound recording
Theodora Mennthonex
Costume design
Ursula Biemann
Costume dressmaker
Patrizia Gwerder
AI textile design
Fiona Knecht, ZHdK
Script
Ursula Biemann, Etienne Turpin
Cut
Ursula Biemann
Sound design
Patrick Codenys
“War Cry” song
Cris Derksen

We thank for their support

Fondation Heinrich Maria & Jane Ledig-Rowohlt and
Sophie Kandaouroff for the location Château de Lavigny

Haema Sivanesan, Banff Centre for Arts and Creativity
Sharon Kahanoff, EMMEDIA Production Society, Calgary

We gratefully acknowledge the generous
financial support of Pro Helvetia for the film.

The website is supported by the
Cultural Department of the Canton of Zurich.

MESSAGE FROM KONDIARONK

One morning, Gerald Auger showed us a text message from Kondiaronk himself, channelled to him by a spiritual friend in Alberta. His message reached us across the centuries, right there on our film set.

 

 

To: Gerald Auger 

Re: Message from Kondiaronk 

9 August 2025 

 

 

“Your voice is not yours alone. It carries the marrow-song 

of many. When you speak in this role, you are not repeating 

my words — you are planting them fresh into the soil of 

a time I never walked.

 

Do not ask why you are here — ask what will be here 

because you stood in this place. 

 

The dialogues you carry are not ‘of the future’ only. 

They are the same dialogues I carried to the French, 

to my own, to those who thought we were enemies.

 

You must not play me as a ghost. Play me as a living flame —

not trapped in 1690, but burning in the breath of now. 

In this way, you will not pretend to be me. You will become 

the same instrument I was — a bridge between worlds that

believed they could not hear each other.

 

Remember: a leader is not the loudest drum, but the 

rhythm that others find their step to.

 

My work was not mine alone, and neither will yours be. 

Walk well.”

 

 

Kondiaronk’s final message:

 

“If he walks with my voice, I will walk with his heart.”